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Qui porte aujourd’hui la Croix?

Taybeh, dernier village entièrement chrétien de Palestine en Cisjordanie, dont le témoignage chrétien remonte aux premiers siècles de l’Église

Simon de Cyrène marche encore avec nous, et Véronique garde à jamais le visage de la Vérité

Par Sanad Sahelia

Il y a deux mille ans, Jésus avançait dans les rues de Jérusalem portant sa Croix. Il ne portait pas seulement le bois du supplice, mais aussi la souffrance d’une humanité blessée lorsque la dignité de l’homme est bafouée. Humilié, flagellé, couvert de crachats et dépouillé de ses vêtements avant d’être conduit au Golgotha, Jésus révèle dans sa Passion le drame universel de toute personne privée de sa dignité.

Aujourd’hui, sur cette même terre où s’est accomplie l’histoire du salut, les Palestiniens, parmi lesquels les chrétiens palestiniens, vivent une réalité qui fait douloureusement écho au chemin de Croix. Il ne s’agit pas de dire que l’histoire se répète de manière identique, mais de comprendre comment l’injustice revient chaque fois que la dignité humaine, l’identité et le droit de demeurer sur sa terre sont menacés.

Pour la foi chrétienne, chaque personne humaine est créée à l’image de Dieu. Lorsque ce visage est humilié, ignoré ou effacé, c’est la dignité fondamentale de l’Homme qui est blessée.

À Jérusalem, les dernières années sont marquées par des agressions contre des prêtres, des religieux et des religieuses, et par des actes de profanation contre des lieux saints et des symboles religieux. Pour les chrétiens, ces actes rappellent les humiliations infligées au Christ avant sa crucifixion. Ils ne touchent pas seulement des bâtiments ou des pierres anciennes, mais une mémoire vivante, une identité et une foi enracinées depuis des siècles.

En Terre Sainte, actuellement les chrétiens ne portent pas sur leurs épaules une croix en bois, mais un autre supplice: celui d’une communauté qui voit ses racines menacées sur la terre où sont nées les premières communautés chrétiennes et d’où le témoignage de l’Eglise s’est propagé au monde.

Chaque église, chaque cimetière ou chaque lieu sacré attaqué touche des personnes, des familles, des prières et des histoires non seulement des pierres. Les lieux saints ne sont pas de simples monuments du passé, ils sont portés par des communautés vivantes.

Dans le récit de la Passion, les soldats se partagent les vêtements de Jésus et les tirent au sort au pied de la Croix. Ce geste dépasse la simple question de la tunique: il symbolise un dépouillement plus profond, celui qui prive une personne de sa dignité ; de sa vie sociale

Aujourd’hui, lorsque des terres palestiniennes sont confisquées et que des avant-postes de colonisation, se développent en Cisjordanie, de nombreux chrétiens ressentent qu’une partie de leur mémoire historique et de leur présence continue en Terre Sainte est menacée.

À Taybeh, dernier village entièrement chrétien de Palestine en Cisjordanie, dont le témoignage chrétien remonte aux premiers siècles de l’Église, perdre la terre signifie bien plus que perdre un espace géographique. La terre est la mémoire familiale, des oliviers transmis de génération en génération,  les champs travaillés par les ancêtres sont signe d’une présence chrétienne enracinée dans la terre de l’Évangile.

Ainsi, l’image des soldats tirant au sort les vêtements du Christ trouve une résonance particulière aujourd’hui. Les circonstances changent, mais priver une communauté de sa terre, de sa mémoire et de son appartenance demeure une blessure qui atteint la dignité de l’être humain créé à l’image de Dieu.

Cette blessure devient encore plus profonde lorsque les violences atteignent les églises et les cimetières, comme cela s’est produit à Jérusalem, à Taybeh et dans d’autres lieux qui conservent la mémoire du christianisme en Terre Sainte et dans l’Orient chrétien. Les attaques contre les lieux Saints ne détruisent pas seulement des pierres, elles blessent la mémoire de communautés entières.

Saint Paul écrit : « Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui.» Dans la compréhension chrétienne, la souffrance n’est jamais isolée. Elle touche tout le Corps du Christ, l’Église dans sa dimension spirituelle et humaine.

Mais le chemin de Croix n’est pas seulement un chemin de souffrance.

Au milieu de la foule apparaît Simon de Cyrène. Il ne supprime pas la douleur de Jésus et ne change pas le cours des événements, mais il refuse de rester spectateur. Il s’approche et accepte de porter une partie du poids de celui qui souffre.

Aujourd’hui, les chrétiens de Terre Sainte trouvent leurs « Simon de Cyrène» dans les Églises, les responsables religieux, les institutions, les journalistes, les mouvements de solidarité et les défenseurs des droits de l’Homme qui choisissent d’accompagner leur souffrance plutôt que de l’ignorer.

Ils ne portent pas la Croix à la place des peuples de Terre Sainte, ils la portent avec eux. C’est le sens profond du geste de Simon : partager le fardeau de l’autre afin que la souffrance ne devienne jamais solitude.

Le pape François a rappelé à plusieurs reprises que le monde ne devait pas s’habituer à la souffrance de la Terre Sainte et que les chrétiens de cette région ne sont pas les vestiges d’un passé révolu, mais une communauté vivante qui continue de témoigner de l’Évangile sur la terre où le christianisme est né. Le cardinal Pierbattista Pizzaballa, Patriarche Latin de Jérusalem, rappelle également que protéger les Lieux Saints signifie protéger les «pierres vivantes», les croyants qui leur donnent leur véritable sens.

Si Simon représente la solidarité, sainte Véronique représente le témoignage.

Selon la tradition chrétienne, Véronique s’approche de Jésus au milieu de la foule et essuie son visage avec un linge sur lequel son image demeure imprimée. Elle ne peut arrêter le procès ni changer le cours des événements, mais elle préserve la vérité d’un visage menacé par l’oubli.

Aujourd’hui, l’Église, les médias professionnels, les organisations de défense des droits de l’Homme et tous ceux qui témoignent pour la dignité humaine deviennent une nouvelle Véronique. En racontant les faits avec vérité, en recueillant les témoignages et en protégeant la mémoire des personnes, ils empêchent que des visages humains soient effacés.

Cette réflexion n’est pas un usage des symboles sacrés comme slogans politiques. Elle est une invitation à regarder la réalité à la Lumière de l’Évangile: la dignité de chaque personne, la justice, la miséricorde et le refus de l’injustice.

Jésus dit dans l’Évangile selon saint Matthieu:  « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.» Défendre ceux qui souffrent, quelle que soit leur identité ou leur origine, est une responsabilité morale et humaine.

Malgré les tensions qui poussent certains à partir, les chrétiens de Terre Sainte ne se considèrent pas uniquement comme des victimes. Leur présence est un témoignage, leur fidélité un message, et la solidarité du monde un signe d’espérance.

Car la Résurrection demeure le dernier mot.

Le chemin du Golgotha ne s’est pas achevé dans le tombeau, mais par la Victoire de la Vie. Comme Véronique a conservé le visage du Christ pour les générations futures et comme Simon de Cyrène a porté la Croix avec le Crucifié, le monde est appelé aujourd’hui à préserver la vérité de ce qui se vit en Terre Sainte et à défendre la dignité humaine, afin que cette terre où le christianisme est né demeure une terre vivante, sur laquelle les habitants peuvent continuer à vivre, et non un simple musée garant de l’histoire sacrée.